Par Pascale Ngowaga Mytoulou
La Chambre de commerce de Libreville a accueilli ce mercredi 8 avril 2026, la deuxième journée du Salon du livre Jeunesse, l’édition du jour était consacrée au livre et ses enjeux sur le continent africain. Deux tables rondes majeures ont rythmé les échanges réunissant professionnels du secteur, écrivains, éditeurs, jeunesses et acteurs culturels autour de problématiques cruciales pour l’avenir de la littérature africaine.
La première table ronde, intitulée «L’édition africaine à la croisée des chemins»
modérée par Wills Moro Ngomo, a rassemblé plusieurs figures du monde littéraire, notamment Kadiatou Konaré, Sylvie Ntsame, Sansy Kaba, Yasmine Issaka, Sophie Bazin, Malam Bako et Daniel Nadjiber.
Les échanges ont rapidement mis en lumière un constat partagé: celui d’un secteur encore fragilisé, mais porteur d’un fort potentiel.
Un intervenant venu de Guinée Conakry a illustré cette réalité par une métaphore marquante, comparant le livre en Afrique à «une femme négligée», qu’il revient aux acteurs du secteur de valoriser, afin qu’elle devienne «belle et courtisée». Une image forte pour souligner le manque d’attention accordé à l’édition sur le continent africain, alors qu’ailleurs le livre constitue un véritable levier de développement.
Il a insisté sur la nécessité pour les écrivains et éditeurs de s’engager davantage dans la sphère politique, afin de rendre le secteur plus attractif et structuré.
Du côté du Cameroun l’accent a été mis sur l’importance de construire une véritable industrie du livre. Un exemple concret a été avancé: il y a quelques années seulement 5 % des manuels scolaires étaient produits localement contre 95 % à l’étranger. Grâce à l’instauration de la préférence nationale, la tendance s’est inversée. Aujourd’hui 86 % du marché littéraire est détenu par des acteurs camerounais avec la création de 458 maisons d’Editions. Bien que la production reste en partie externalisée, des avancées significatives sont à noter.
Par ailleurs, un appel fort a été lancé: «Il est temps de reprendre les stands africains» une invitation à reconquérir les espaces de visibilité du livre africain à l’échelle internationale.
Sylvie Ntsame, quant à elle, a salué ces progrès, tout en dressant un constat lucide sur la situation du Gabon encore en retrait par rapport à d’autres pays invités. Elle a toutefois tenu à rendre hommage aux pionniers du secteur, notamment à Justine Mintsa, qui œuvrent activement pour faire évoluer les choses.
Pour l’écrivaine Sylvie Ntsame, l’un des principaux freins réside dans la perception du livre en Afrique qui est souvent considéré comme une propriété privée de l’auteur et non comme un patrimoine culturel collectif. Elle plaide ainsi pour un engagement plus fort de l’État notamment à travers des subventions claires au même titre que pour le sport. Malgré les défis, elle reste confiante quant aux avancées à venir.
La seconde table ronde intitulée « La littérature de jeunesse au Gabon quels enjeux?» modérée par Wenceslas Onkassa a réuni: Éric Joël Bekale, président de l’UDEG et Oyama Armel.
Structurés autour de trois axes: état des lieux enjeux et défis, perspectives, les échanges ont mis en avant un point central, la jeunesse gabonaise a besoin de sa propre littérature.
Les intervenants ont insisté sur le rôle fondamental des politiques publiques, appelant l’État à prendre pleinement conscience de l’importance du secteur littéraire considéré comme un levier essentiel pour l’éducation et le développement des jeunes.
Parmi les principaux défis évoqués figurent le manque de financement, l’insuffisance de maisons d’Editions et le coût élevé des ouvrages.
La question du numérique a également suscité des débats. S’il est perçu comme une menace pour les méthodes traditionnelles, il doit surtout être encadré et intégré intelligemment, notamment face à l’essor de l’intelligence artificielle.
Oyama Armel a tenu à rappeler que l’écriture demeure avant tout, une œuvre de l’esprit. Selon lui-même, si l’intelligence artificielle est capable de produire des textes conformes aux standards, elle ne pourra jamais égaler la capacité humaine à transmettre des émotions authentiques.
Éric Joël Bekale a conclu sur une affirmation forte: « Il n’existe pas de formation sans les livres».
Ces deux tables rondes auront permis de dresser un panorama clair du secteur du livre en Afrique et au Gabon, un domaine encore en construction confronté à de nombreux défis, mais animé par une volonté collective de transformation.
Entre structuration industrielle soutien institutionnel et adaptation aux mutations numériques, l’édition africaine semble plus que jamais engagée sur la voie du renouveau.
