Par Richard Nguema Ondo
La crise de la sécurité alimentaire prend une tournure dramatique dans la province septentrionale du Gabon. Entre circuits d’approvisionnement défaillants, délestages électriques chroniques et paralysie prolongée des services de contrôle, le marché des produits surgelés est devenu une menace directe pour la santé publique. Enquête au cœur d’un système où le consommateur paie le prix fort.
Le calvaire logistique de la viande importée
Dans le Grand-Nord, les failles du système commencent dès le transport des denrées. Importés en grande partie de la Guinée Équatoriale voisine pour ravitailler Oyem et les confins des cinq départements de la province, les cartons de vivres périssables — principalement de la volaille et du poisson — parcourent des centaines de kilomètres dans des conditions aberrantes.
Entassés à l’air libre à l’arrière de pick-ups non isothermes, ces aliments subissent de plein fouet les variations climatiques. Ce transport de fortune brise instantanément la chaîne du froid, initiant un processus invisible mais scientifiquement avéré de prolifération bactérienne.
Quand les délestages transforment les congélateurs en «mouroirs»
Une fois arrivés à destination, le calvaire de ces produits congelés ne s’arrête pas là. Les villes du Woleu-Ntem subissent quotidiennement des coupures intempestives et des délestages d’électricité prolongés. Privés de groupes électrogènes de relais, la quasi-totalité des commerces de détail et des supérettes de quartier voient leurs stocks décongeler puis recongeler au gré des caprices du réseau électrique. Une pratique extrêmement dangereuse qui rend ces aliments toxiques et impropres à la consommation humaine.
«Je ne mange jamais ce que je vends» : Le cynisme des opérateurs
Le niveau de dangerosité est tel que les commerçants eux-mêmes sont parfaitement conscients de la toxicité de leurs marchandises. Deux faits édifiants, survenus dans la province, illustrent ce cynisme marchand :
L’aveu du grossiste d’Okano: Un important commerçant d’Oyem se fournit régulièrement en poulets frais et locaux auprès d’un éleveur de Mitzic (chef-lieu de l’Okano). Surpris de le voir acheter de la volaille locale alors qu’il vend lui-même des tonnes de poulets surgelés chaque jour, l’éleveur l’a interrogé sur ses motivations. La réponse du commerçant fut sans équivoque: «Je ne consomme jamais les vivres que je vends dans ma propre boutique.»
L’intervention de l’AGASA: Il y a quelques mois, lors d’une inspection de routine, les agents de l’Agence Gabonaise de la Sécurité Alimentaire (AGASA) ont interpellé un vendeur de volaille braisée. Sommé par les contrôleurs de goûter sa propre marchandise, le cuisinier a catégoriquement refusé, lançant cette phrase terrible: «Je préfère encore la mort plutôt que de manger ce que je prépare pour les clients.»
«La nourriture est le premier médicament dont tout être vivant a besoin pour vivre», rappelle régulièrement le Dr Aimar Mba Mba, éminent urologue gabonais. Un principe fondamental bafoué au quotidien dans le Septentrion.
L’impact désastreux du gel des contrôles parafiscaux
La situation sanitaire s’est considérablement détériorée depuis la décision du Gouvernorat de suspendre les opérations de contrôle des entités parafiscales sur l’ensemble des marchés de la province. Présentée au départ comme une mesure transitoire visant à harmoniser le calendrier des brigades, cette suspension dure maintenant depuis plus de deux mois sans qu’aucun nouveau protocole n’ait été proposé.
Ce vide de régulation administrative offre une totale impunité aux opérateurs économiques véreux. Sans surveillance, sans droit de regard des inspecteurs de la Concurrence et de la Consommation, et face à des autorités locales qui semblent détourner le regard, les étals d’Oyem font peser un risque d’intoxication de masse sur les populations locales. Plus que jamais, l’arbitrage des autorités centrales est attendu pour siffler la fin de cette anarchie sanitaire.
